Les Autochtones plus nombreux et plus urbains, mais aussi plus pauvres

Par Chantal Cleary | oct. 25, 2017

Les peuples autochtones continuent de croître plus vite que le reste de la population canadienne, selon les données dévoilées mercredi par Statistique Canada. Les Autochtones sont également plus pauvres que les autres Canadiens et plus nombreux à s'installer en ville. Portrait.

Un texte de Vincent Champagne - Radio-Canada

Tous les quatre ans, la croissance des populations autochtones est de près de 20 % d’un recensement à l’autre. En comparaison, la croissance démographique du reste de la population ne varie guère plus que de 3 ou 4 % lors de chaque enquête de Statistique Canada.

 

Comment expliquer cette croissance importante?

Le taux de fécondité est plus élevé chez les Autochtones que dans le reste de la population, mais cette donnée ne suffit pas, à elle seule, à expliquer la forte croissance de ces communautés.

« Pendant longtemps, on cachait le fait d’être Autochtone », avance la professeure de sociologie Claire Durand de l’Université de Montréal.

Avec la reconnaissance des peuples autochtones dans la Constitution canadienne, surtout la nation métisse, le nombre de personnes acceptant de s’autodéclarer Autochtones a fait un bond dans les recensements à partir des années 80.

Plus récemment, c’est l’évolution des mentalités et la sensibilité à la réalité autochtone qui a permis à nombre d’entre eux de cocher la case appropriée dans le questionnaire de Statistique Canada, ajoute Mme Durand.

Les trois grands groupes autochtones

Les peuples autochtones ne forment pas un groupe monolithique. Statistique Canada les subdivise en trois catégories : les Premières Nations, qui représentent plus de 58 % des Autochtones, les Métis, qui forment 35 % du groupe, et les Inuits, qui composent 3,9 % des peuples autochtones. D’autres peuples ou un mélange d’identités constituent la part restante.

 

C’est notamment l’augmentation des Métis qui fait varier les chiffres. En 10 ans, leur nombre a augmenté de 51,2 %. Même s’ils sont moins nombreux que les membres des Premières Nations, ils s’approprient de plus en plus l’identité autochtone.

 

Malgré leur croissance démographique, les peuples autochtones restent un groupe minoritaire au sein du Canada. Leur poids démographique atteint 4,9 % de la population.

 

Une population qui reste jeune

Les populations autochtones sont encore très jeunes dans l’ensemble du pays. Plus de la moitié des Autochtones ont moins de 30 ans. Ce sont surtout les Inuits qui font baisser la moyenne, puisque 33 % d’entre eux ont moins de 14 ans.

L’âge médian des peuples autochtones est plus de 10 ans plus bas que celui de la population générale.

 

« Les populations autochtones du Canada et les autres Canadiens sont à deux étapes complètement différentes de ce que les démographes appellent la transition démographique », explique Simona Bignami, professeure à l’Université de Montréal et directrice du Groupe d’étude sur la démographie autochtone.

« Cette transition s’est effectuée en Europe et Amérique du Nord, sauf chez les Autochtones, au cours du processus d’industrialisation », rappelle-t-elle, évoquant les progrès de la médecine qui ont permis une baisse de la mortalité et l’allongement de l’espérance de vie.

Les Autochtones ont encore une fécondité relativement forte, ce qui fait en sorte qu’il y a beaucoup de jeunes et il y a moins de personnes âgées parce que la mortalité est encore forte, donc le vieillissement de la population est moins prononcé.

Simona Bignami, professeure, Université de Montréal

Les analyses de Statistique Canada démontrent cependant que les populations autochtones commencent à vieillir. En 10 ans, le nombre de personnes de plus de 65 ans est passé de 4,8 % de la population autochtone à 7,3 %. Selon des projections démographiques, ce pourcentage pourrait doubler d’ici 2036.

Des Autochtones encore plus pauvres que le reste de la population

Au chapitre des revenus, l’écart entre les populations autochtones et non autochtones n’évolue pas énormément, selon les données du recensement 2016 de Statistique Canada. D’une enquête à l’autre, les Autochtones gagnent environ 10 000 $ de moins par année que les non-Autochtones.

 

Il faut toutefois relativiser ces données brutes, explique Claire Durand de l’Université de Montréal. Dans certains cas, « on compare des pommes avec des oranges », dit-elle puisque au-delà des revenus, il y a des réalités qui peuvent varier énormément « si on compare un Autochtone qui habite à la Baie-James et un non-Autochtone qui reste au centre-ville de Montréal » par exemple.

Mme Durand et l'une de ses étudiantes ont mené une étude en analysant les salaires de travailleurs de villages autochtones et non autochtones dans une même région.

Ce que ça nous a donné, c’est que, à éducation égale, les Autochtones sont aussi souvent en emploi que les non-Autochtones et ont un revenu presque équivalent.

Claire Durand, professeure Université de Montréal

Le « gros problème » à régler pour augmenter les revenus des Autochtones, selon Mme Durand, c’est l’accès à l’éducation. Les communautés autochtones éloignées et isolées sont défavorisées en cette matière, ce qui ne permet pas aux membres de ces groupes d’accéder à des emplois bien rémunérés.

De plus en plus d’Autochtones dans les villes

Depuis plusieurs décennies, on observe une augmentation du nombre d’Autochtones dans les villes canadiennes, et la tendance ne s’infléchit pas avec l’enquête 2016.

En 2016, plus de la moitié (51,8 %) des Autochtones vivaient dans une région métropolitaine de plus de 30 000 habitants. En 10 ans, c’est une augmentation de près de 60 %. À travers le pays, la population autochtone a plus que doublé dans sept grandes villes, notamment Halifax, Moncton et Saint-Jean, à Terre-Neuve.

Winnipeg, Edmonton et Vancouver accueillent toutefois le plus grand nombre d’Autochtones.

 

Ces données sont à mettre en contexte, mentionne Simona Bignami de l’Université de Montréal. Les Autochtones ne quittent pas leur réserve ou leur communauté en masse pour s’installer en ville. Le facteur principal à considérer, selon elle, est celui de l’autodéclaration plus importante de l’identité autochtone.

« Généralement, c’est la fécondité qui fait grandir une population, rappelle Mme Bignami. Mais dans la croissance de la population autochtone, il y a un fort biais qui est lié à l’autodéclaration. Ce biais est appelé la mobilité ethnique. Les gens ne se déclaraient pas comme Autochtones avant, même s’ils l’étaient, et ils décident maintenant de le faire parce qu’ils sont moins stigmatisés. »

Je pense qu’au cours des derniers recensements, ce qui a beaucoup joué, c’est le climat politique qui est très favorable aux relations entre le gouvernement fédéral et les peuples autochtones. Ce n’était pas comme ça avant.

Simona Bignami, professeure Université de Montréal

À noter, parmi les trois grands groupes autochtones, ce sont les Métis qui sont les plus urbains. Plus de 62 % d’entre eux vivent en effet dans une ville. Par le passé, il y en avait moins qui se déclaraient Métis, mais aujourd’hui et surtout depuis que la Cour suprême a affirmé qu’ils étaient des Indiens au sens de la Loi, il y a de plus en plus de Métis qui s’affirment comme tels et ils vivent depuis longtemps en milieu urbain.

Les Métis en forte croissance

Les Métis sont les descendants d’Autochtones et d’Européens. Ils forment une nation reconnue par la Constitution canadienne et sont présents dans chaque province et territoire.

Pour la première fois dans un recensement, c'est en Ontario que l’on retrouve le plus grand nombre de Métis, soit 20 % de ce groupe. En tout, 80,3 % des Métis vivent en Ontario et dans les provinces de l’Ouest.

Simona Bignami précise que les Autochtones vivant en milieu urbain sont ceux qui ont le plus tendance à modifier leur déclaration d’identité pour se définir comme Autochtones d’un recensement à l’autre, et ce, pour toutes sortes de raisons, notamment un plus haut niveau d’éducation. Partant du fait que les Métis sont plus urbains, la corrélation est à faire entre leur croissance démographique et l’urbanisation de ces groupes.

 

Qu’en est-il des réserves?

« Ce n’est pas vrai que les réserves se vident, il y a plutôt un solde migratoire positif vers les réserves », souligne Simona Bignami. Les données du recensement 2016 le confirment.

Il faut d’abord rappeler que seules les Premières Nations vivent dans des réserves. En 2016, 44,2 % des Premières Nations ayant le statut d’Indien inscrit vivaient dans une réserve. En 10 ans, c’est une croissance de 12,8 %.

Résultat? Le « désastre total », selon Claire Durand, de l’Université de Montréal, que constitue la question du logement. « Dans certaines communautés, il y a en moyenne 10 personnes par maison. Il suffit qu’il y ait une personne sur les 10 qui a un problème d’alcool ou quoi que ce soit et ça a un impact sur 10 personnes. »

La croissance démographique des Premières Nations a un autre effet : le nombre de ces Autochtones a augmenté de presque 50 % en dehors des réserves en 10 ans. Ainsi, il n’y a pas que les réserves qui augmentent en population, toutes les communautés des Premières Nations croissent, et surtout hors réserve.

 

La majorité des Autochtones vivent dans l’ouest du Canada

C’est en Ontario que vivent le plus d’Autochtones, soit 22,4 % de tous les Autochtones du Canada.

 

Toutefois, le poids relatif des Autochtones dans chaque province varie grandement. Ils ont beau être plus nombreux en Ontario, ils constituent 2,8 % de la population de cette province. À titre de comparaison, les Autochtones composent plus de la moitié de la population des Territoires du Nord-Ouest et plus de 85 % de celle du Nunavut.