Ottawa appelé à combattre la tuberculose plus efficacement au Nunavut

Par Chantal Cleary | avr. 25, 2018

Un texte de Bernard Barbeau

L’incidence de la tuberculose active au Nunavut est la même qu’en Somalie, soit 261 cas par 100 000 habitants, alors que dans le reste du Canada, elle est de seulement 0,6 cas par 100 000 habitants, souligne dans une lettre ouverte la Dre Sarah Giles, qui pratique dans les Territoires du Nord-Ouest.

La situation est encore plus critique chez les bébés. Selon des chiffres du gouvernement qu'elle a obtenus en vertu de la Loi sur l’accès à l’information, l’incidence de la tuberculose active était de 1020 cas par 100 000 nourrissons, au Nunavut, en 2017, contre trois cas par 100 000 nourrissons dans le reste du pays.

Le pire, c’est que l’épidémie pourrait être encore plus grave qu’on le pense, parce que les données existantes ne sont pas fiables.

 Sarah Giles, médecin de famille

Présentement, le Nunavut ne fait le suivi que des cas actifs de la maladie, fait valoir la médecin.

Or, une personne atteinte d’une infection latente n’a pas de symptômes, mais elle peut éventuellement développer la maladie et la répandre, en pensant n’avoir qu’une petite toux, par exemple. Les jeunes enfants, les personnes âgées, les personnes immunodéficientes et celles ayant une carence en protéines sont particulièrement à risque. Et les experts s’entendent sur l’importance de mettre l’accent sur la rupture du cycle de transmission.

Stopper une épidémie de tuberculose nécessite de traiter efficacement même ceux qui vivent avec une infection latente. C’est ce qui permet de diminuer l’incidence de la maladie dans une communauté.

 Sarah Giles, médecin de famille

« Ça implique malheureusement de traiter des gens qui n’auraient peut-être jamais développé la maladie », reconnaît la Dre Giles.

De nombreuses roches sont photographiées en avant-plan. Au centre de la photo, de petites habitations sont vues près d'une étendue d'eau. Des montagnes se trouvent en arrière-plan.
Le hameau de Qikiqtarjuaq a le plus haut taux de tuberculose du Nunavut : 10 % de ses 600 résidents sont infectés par la tuberculose active ou latente. Photo : Radio-Canada/Marie-Laure Josselin

L’automne dernier, le regroupement Inuit Tapiriit Kanatami et le gouvernement de Justin Trudeau ont annoncé la mise sur pied d’un groupe d’intervention devant s'attaquer à la crise. Une approche inuite en matière d’éradication de la tuberculose devait être définie en consultation avec les collectivités locales. Ottawa a alors annoncé une enveloppe de 27 millions de dollars pour éradiquer la tuberculose des communautés inuites.

« Ça pourrait ne pas suffire », estime la Dre Giles, qui ajoute que « mettre un terme à l’épidémie nécessitera un effort herculéen ».

Elle réclame du gouvernement fédéral qu’il fournisse le financement nécessaire pour traiter non plus seulement les individus ayant développé une tuberculose active, mais aussi tous ceux qui sont atteints d’infection tuberculose latente.

« Heureusement, il existe un nouveau traitement qui consiste à ne prendre le médicament qu’une seule fois par semaine pendant 12 semaines, ce qui est bien moins pénible que le précédent traitement qui exigeait une prise quotidienne pendant neuf mois », souligne-t-elle.

 

Radiographie de poumons d'une personne atteinte de tuberculose
Les poumons d'une personne atteinte de tuberculose. Photo : getty images/istockphoto/stockdevil

Une maladie qu'on a crue presque vaincue

La mort de la jeune Inuite Ileen Kooneeliusie, en janvier 2017, a de nouveau braqué les projecteurs sur la crise. Après s’être plainte de maux de tête et d’essoufflement, l’adolescente de 15 ans avait été emmenée au centre de santé local à Qikiqtarjuaq, puis transportée à l’hôpital d’Ottawa. Elle n’a reçu un diagnostic de tuberculose que quelques heures avant son décès.

Alors que la prévalence de la tuberculose reculait depuis des décennies, les choses ont pris un tournant dramatique à partir de la fin des années 1990, à cause d'« une tempête parfaite de complaisance », selon la Dre Giles.

Comme l’incidence de la tuberculose n’était plus que de 31 cas par 100 000 habitants en 1997, on s’y est désintéressé. Au même moment, il y a eu une pénurie de certains produits permettant de la diagnostiquer. Le Nunavut a connu un boom démographique associé à des conditions de vie souvent inadéquates et à un système de santé sous-financé. Et l’époque pas si lointaine où plus de 5200 malades – sur une population d'environ 11 500 habitants – ont été arrachés à leur famille pour être soignés dans des sanatoriums dans le sud du pays avait laissé un héritage de profonde méfiance.

Puis en 2011, l’Agence de la santé publique du Canada a démantelé son Comité canadien de lutte antituberculeuse de même que son Sous-comité scientifique sur la tuberculose chez les Autochtones.